Christine Martin ou l'art de cultiver l'audace

28 septembre 2017

Dans son bureau une toile steampunk de Titus, une œuvre de Stephen Parrino, l’odeur des clopes qu’elle grille à la chaîne : un regret que cette première cigarette allumée à l’adolescence, mais une entrée dans le monde des grands et, surtout, le goût de la transgression que l’adjointe à la Culture continue d’embraser dans sa mission quotidienne auprès du maire de Dijon. Transgresser, oser, audace, volonté… ces mots reviendront souvent dans cet entretien que Christine Martin nous accorde pour parler de la politique culturelle de la capitale régionale. Pour débuter, on la lance sur RNST, street artiste dijonnais (1) dont elle a confié dans le magazine  Sparse  combien elle l’apprécie…

Christine Martin : C’est une chance qu’un artiste comme RNST revienne à Dijon et y installe son atelier. Une ville doit savoir se saisir d’une telle opportunité. D’ailleurs, nous sommes en discussion avec lui, j’espère voir aboutir un projet...

Faire intervenir des artistes contemporains dans une ville aussi marquée par son patrimoine  que l’est Dijon, c’est un choix politique ?

C.M. : Mais bien évidemment, la culture « est » politique ! Nous avons la chance d’avoir un patrimoine historique qui est un vecteur d’attractivité du territoire énorme. Notre rôle est de le conserver, de l’entretenir, de le transmettre, de le valoriser. Mais aussi, et c’est un choix, de le confronter avec le travail des artistes contemporains. Installer une œuvre de Gloria Friedmann ou de Didier Marcel dans le centre historique à côté des maisons à pans de bois, c’est installer le dialogue dans une ville qui évolue. Cela a pu apparaître iconoclaste à certains mais aujourd’hui on photographie Semper Virens au même titre que d’autres éléments architecturaux de la ville. Cette oeuvre fait désormais partie de l’identité de Dijon. Rappelez-vous l’installation des colonnes de Buren : scandale absolu à l’époque ! Peut-on aujourd’hui imaginer le Palais Royal sans elles ? Même chose avec la pyramide de Peï au Louvre… Et si l’on remonte plus loin encore, la Tour Eiffel ! Ce géant d’acier qui allait tout dominer, destiné à l’origine à être détruit et qui aujourd’hui est devenu iconique… déjà un dialogue avait été établi !

Pourtant certains prônent plutôt une conservation pieuse du patrimoine, à la limite du folklore, plutôt que ce dialogue ?

C.M. : Je me méfie de ceux qui recommandent de figer le patrimoine : mais le figer à quel moment ? De quel patrimoine parlez-vous ? Quel moment du passé choisir ? Il y a eu des choses heureuses et malheureuses dans le passé alors quel passé élire ? La réponse est simple : un passé correspondant à une vision politique qui est souvent une vision très passéiste, réactionnaire. Cela me rappelle une phrase entendue aux moments des élections régionales par une candidate qui promettait de se débarrasser « des œuvres moches du Frac ». Cela m’avait interpellée… avec un peu de recul et de mémoire historique, c’était même une promesse effrayante. (2) Je pense que l’on peut avoir une vision équilibrée des choses en établissant un dialogue intelligent entre la préservation de l’existant et le foisonnement actuel. Il ne faut pas craindre en tous cas de provoquer le regard, s’autoriser à être audacieux mais pas de manière irréfléchie : cela signifie s’inscrire dans une vision de ce que l’on imagine pour la ville.

Christine Martin ou l'art de cultiver l'audace
Lors de la présentation de la saison 2017/2018 des musées de la ville.

 

Le projet de rénovation du Musée des Beaux-Arts s’inscrit donc dans une vision ?

C.M. : Bien sûr ! Quand François Rebsamen devient maire de Dijon, il a avec lui la conviction d’avoir une ville avec le potentiel d’une capitale régionale, mais au-delà avec des atouts pour rayonner au niveau national, européen, à l’international. Le musée possédait des pièces exceptionnelles à ce titre, mais pas la muséographie ni l’espace pour qu’elles se déploient. Il a bien fallu imaginer ce que ce musée pouvait devenir, mais en commençant par le commencement : et c’était construire des réserves dignes de ce nom pour les collections… le premier mandat a été de bâtir la fondation des projets culturels de la ville. Mais je vous garantis qu’il fallait une vision de ce que pouvait devenir Dijon pour entreprendre ce type de projet… j’ai eu vingt ans à Dijon dans les années 1980 et c’était mortel ! Pas de transports en commun, comme ça il n’y avait aucun risque que les étudiants viennent en centre-ville, quelques bars autour de la gare, l’Amiral bar rue Amiral-Roussin et l’Univers et c’était tout pour sortir le soir. J’allais à Besançon pour voir des concerts et faire la fête, à Paris… je me suis construite à cette époque en opposition à ce qu’était Dijon. Aujourd’hui, c’est une ville de foisonnement culturel, un foisonnement qui résulte d’une volonté politique. Par exemple, en donnant une régie autonome à l’Opéra, à la Vapeur, et en leur donnant les moyens. Ce n’est pas non plus anodin qu’en même temps que nous rénovons le Mba, nous faisons aussi des travaux à La Vapeur : cela illustre le dialogue dont je vous parlais entre les collections patrimoniales et le spectacle vivant.

 

Que souhaiteriez-vous que l’on dise à propos de la politique culturelle de Dijon sous votre direction ?

C.M. : Ce n’est pas à moi de le dire… pour ma part, je préfère vous parler de mes bonheurs dans cette mission. Le festival Clameurs en est un. Tout est parti de la rencontre avec Marie-Hélène Fraïssé qui venait présenter les photos de son mari, Alain Dister. Une connivence immédiate s’est établie sur ce que nous avions imaginé pour Clameurs : du dialogue, de la vie, une programmation exigeante… nous avons fait le pari de l’intelligence et ça marche : 5 200 visiteurs à la dernière édition. Nous y avons associé les éditeurs régionaux par le marché des éditions bourguignonnes et franc-comtoises et ils sont ravis.

Lors de la présentation de la saison 2017/2018 des musées de la ville.
Avec Marie-Hélène Fraïssé (à gauche) et Lionel Bard, conseiller municipal délégué au Musée, à la Lecture publique et au Secteur sauvegardé lors de la présentation de Clameurs 2017 « nous avons fait le pari de l’intelligence et ça marche ».

Un autre bonheur est La Minoterie. Ce projet est né sur un coin de table avec Christian Duchange (3), sur cette conviction que l’enfance et la jeunesse sont un public auquel il faut donner le plus tôt possible le goût de la culture, auquel il faut être attentif. C’est incroyable pour moi de voir que ce projet que nous imaginions, derrière nos piles de dossiers, pour lequel il a fallu convaincre, existe et soit ce qu’il est aujourd’hui. Je me souviens du jour de l’inauguration, il faisait un temps épouvantable, on se demandait s’il y aurait du monde et non seulement le public était là mais les enfants se sont immédiatement appropriés le lieu c’était formidable. Aujourd’hui c’est une scène conventionnée, trois ans après sa naissance. C’est là que l’on voit ce qu’une volonté politique peut créer. Cela reste un émerveillement pour moi. Comme de savoir que 15 % des inscrits au Conservatoire sont des enfants de foyers très modestes… des tarifs selon les ressources ou la gratuité, voilà pour moi ce qu’est une vraie politique culturelle. Du rêve, de l’audace et une ambition pour un territoire, sans limites. Les limites sont des barrières que l’on se crée…

 

 

Y-a-t-il des personnalités, politiques, artistes… qui inspirent votre action ?

C.M. : J’ai envie de vous répondre que je pense souvent à ces personnes qui n’ont pas cru en moi. Ces gens qui, parce que je venais d’une famille modeste, voulaient briser mes rêves d’émancipation, de culture, qui ont voulu m’assigner à un déterminisme social. L’art, les livres, l’université – j’étais probablement la première de ma génération, dans mon petit village à 30 km de Dijon à entrer à la fac ! - m’ont sauvée de ceux qui voulaient m’enfermer dans une case. Je pense aussi à mes parents qui ne m’ont jamais dit : « ce n’est pas pour toi » et m’ont laissée suivre mes envies. Je suis reconnaissante à eux et à d’autres qui m’ont laissée être qui je voulais. J’ai eu des moments difficiles, mais je n’ai pas été assignée à quoi que ce soit et je suis heureuse de toutes les vies que j’ai eues !

 

 Lors de la présentation de la saison 2017/2018 des musées de la ville.
Christine Martin sur le terrain lors de la présentation du Parcours Archiculture (les bâtiments contemporains du patrimoine architectural dijonnais)

 

(1) Voir son site : http://rnst.fr/ Une de ses oeuvres, commandée par les Voies Navigables de France est visible sur l’axe Dijon-Pouilly en bord de l’Ouche.

(2) Il s’agit de Sophie Montel, candidate du FN aux élections régionales

(3) Artiste de théâtre contemporain, metteur en scène et directeur artistique de la compagnie l’Artifice et de la Minoterie

 

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